Infolettres
» septembre 2025
Cette édition spéciale est dédiée à la province de Tây Ninh, à la montagne de la Dame Noire et aux Bodhisattvas.
CONTENU
Tây Ninh, les merveilles cachées de la province de la Paix de l'Ouest.
La montagne de la Dame Noire.
Yeay Mau, naissance et représentation d'une divinité.
TÂY NINH, LES MERVEILLES CACHÉES
DE LA PROVINCE DE LA PAIX DE L'OUEST
La province de Tây Ninh, la Paix de l’Ouest, l’ancienne région des Eléphants Sacrés, est une des plus pittoresques du Sud Vietnam, pourtant elle est la moins connue. Elle est célèbre pour la montagne de la Dame Noire (Nui Ba Den), pour être le fief du Caodaïsme, pour ses vieilles plantations d’hévéa, pour ses espaces naturels et pour les opérations qui y furent menées durant la guerre du Vietnam.
Avant que les cartes coloniales ne tracent des lignes droites sur la jungle et les plateaux, Tây Ninh était une terre frontière, marquée par une nature sauvage et les passages culturels, un pays de forêts, de marécages lumineux et de clairières aux temples énigmatiques. Les parties les plus basses étaient inondées une partie de l'année et se transformaient en larges marais, les parties hautes étaient couvertes de forêts-denses. Leurs vestiges se retrouvent dans le parc national du Lo Go - Xat Mat. Ce dernier longe la partie septentrionale de la zone nommée le Bec de Canard (ou de perroquet), un enfoncement du territoire cambodgien et de la province de Svay Rieng (
les manguiers alignés
).
Deux cours majeurs traversent la province : la rivière Vam Co Dong et la rivière Saigon. La Vam Co Dong (le Vaico occidental, littéralement la rivière de l’herbe occidentale) est un cours affluant depuis le Cambodge où elle se nomme la Prek Kompong Krabas ; sur l’est, elle longe la frontière khmère, au niveau du Bec de Canard, et la province de Svay Rieng. La rivière Saigon prend sa source au Cambodge via un ensemble de petits cours dont les Prek Ankom, Prek Paplam et Prek Kray, au Vietnam elle devient la Prek Clock, la Suoi Ba Hao, et finalement la rivière Saigon.
En ces terres mouvantes, les hommes marchaient avec lenteur, en accord avec les saisons, les étoiles et les esprits des lieux. Y résidaient des Khmers Krom, descendants des anciens royaumes khmers, installés dans les plaines, les zones humides, et autour des temples. Selon certaines traditions orales, ces terres étaient le Preah Trapeang Domrey, la région des Eléphants Sacrés ; le peuple stieng vivait dans les collines forestières, en petites communautés semi-nomades et pratiquaient la culture sur brûlis, la chasse, la vannerie et entretenaient un rapport sacré à la montagne de la Dame Noire. Quelques Cham musulmans, exilés du Panduranga peuplaient les environs de l’actuelle Tây Ninh ville. La terre était rouge, dense, vivante. Les forêts abritaient des tigres, des gaurs, des éléphants, des rhinocéros et une mémoire qu’aucune archive ne peut vraiment contenir.
Les vestiges khmers sont répartis assez régulièrement dans la province, ils sont cependant plus nombreux au sud, dans la partie la plus riche, qui fut sans doute toujours la plus peuplée. Par contre le nord seul possède des édifices ou parties d'édifices encore debout, abandonnés pour certains et ayant échappé aux destructions de la guerre du Vietnam. La liste de ces vestiges se rattachent à l'art khmer, alors qu'aucun élément ne les rapproche de l'art cham. Tous ces édifices, les plus ruinés comme les mieux conservés, sont la trace de l'occupation ancienne du pays par les Khmers, occupation qui paraît d'autant plus vraisemblable qu'aucune frontière réelle ne séparait le Cambodge du glacis cochinchinois, tandis qu'une longue région de sables presque inhabitable isolait celle-ci de l'ancien royaume cham du Panduranga. Présentement, les temples les plus notables de la province sont Cho Mat (Ba Bau) et Binh Thanh (Tien Thuan).
À partir de 1862, après le Traité de Saigon, la France établit un protectorat sur la Cochinchine, dont Tây Ninh. Des avant-postes militaires sont construits autour de la montagne de la Dame Noire, notamment pour surveiller la frontière avec le Cambodge. Des missionnaires des Missions Étrangères s’y aventurent, cherchant à évangéliser les minorités ethniques, avec peu de succès. Vers 1905-1910, les Français, inspirés par les succès de l’hévéaculture en Malaisie, identifient les sols rouges basaltiques de Tây Ninh idéals pour l’hévéa (Hevea brasiliensis).
C’est le début de la transformation radicale de la région. Des concessions foncières sont accordées à des compagnies privées, notamment la Société Financière des Caoutchoucs d’Indochine, la Société des Plantations de Tây Ninh et des Entreprises franco-vietnamiennes. Les forêts ancestrales sont débroussaillées à la machette et au feu. Des routes coloniales sont percées, pour faire sortir le latex vers Saigon. Le paysage se couvre d’alignements géométriques d’hévéas. Les Stieng sont les premières victimes de cette transformation et sont chassés de leurs terres ancestrales, forcés à travailler comme journaliers ou déplacés vers les marges des plantations. Les Khmers Krom perdent une grande partie de leurs rizières aux colons, leurs temples anciens sont abandonnés, absorbés, ou ignorés. Les conditions de travail dans les plantations sont souvent brutales : chaleur accablante, logements précaires, travail 12 heures par jour, surveillance militaire. Dès les années 1920-1930, des mouvements de résistance commencent à se former, notamment autour de religions syncrétiques comme le Caodaïsme, qui voit dans la montagne sacrée du Nui Ba Den, un lieu de refuge contre le matérialisme colonial. Des révoltes paysannes éclatent localement et l’ombre des plantations, la misère, et les humiliations nourrissent les germes du nationalisme vietnamien. Durant la guerre du Vietnam, de nombreuses plantations se retrouvent au milieu de combats.
Tây Ninh est le Saint-Siège de la religion caodaïste, un courant religieux et politique apparu entre 1920 et 1930 au Sud Vietnam. La doctrine gravite autour de la réconciliation entre Occident et Orient, en rassemblant dans un panthéon le christianisme, le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, autour de Cao Dai, le créateur suprême dont le symbole est l’œil qui agrémente les temples. Entre 1930 et 1940, les Caodaïstes s’orientent sur la voie du nationalisme teinté de monarchisme, en 1941 ils forment une alliance avec l’armée impériale japonaise et mènent une propagande anti-française. En 1949, les forces armées Cao Dai (F.A.C.D) prennent de l’ampleur dans la région et s’allient avec les Français afin de se prémunir de la croissante présence du Vietminh. En 1954, l’armée caodaïste compte deux cent quinze postes et son effectif est estimé à soixante-cinq mille hommes. Puis, entre 1956 et 1958, trois mille quatre cent Caodaïstes sont emprisonnés, l’armée est dissoute, certains demeurent dans des maquis. En 1997, le Caodaïsme est de nouveau reconnu légalement et pratiqué sans restriction.
Durant la guerre du Vietnam, la province devient le théâtre de plusieurs batailles et opérations, la plus importante étant Junction City, menée par les forces des États-Unis et de la République du Vietnam, initiée le 14 février 1967. Elle est la plus grande opération aéroportée des États-Unis depuis Varsity en mars 1945 (une opération sur le Rhin), la plus grande opération aéroportée de la guerre du Vietnam, et l'une des plus grandes opérations américaines de la guerre. L'objectif de près de trois mois impliquant l'équivalent de près de trois divisions était de localiser et de détruire le COSVN, l’insaisissable quartier général des forces du Nord, et aussi de couper les sorties cambodgiennes de la Piste Hô Chi Minh. Selon des analystes américains de l'époque, un tel quartier général était considéré comme un mini-pentagone.
Subséquemment, Tây Ninh retombe dans son oubli protecteur, mis à part les aménagements sur la Dame Noire et le Saint-Siège caodaïste, elle est pratiquement inconnue du voyageur. En 2025, Secret Indochina y mène diverses recherches, en résulte des modules de découverte, entre vieux temples khmers, forêts tropicales, vestiges de l’époque coloniale et de la guerre du Vietnam, temples bouddhistes, les énigmatiques brumes de la montagne de la Dame Noire et un trekking niveau II permettant d’accéder à son sommet sacré. Après la découverte de Tây Ninh, il est possible de rentrer au Cambodge via le poste frontalier de Xat Mat (Trapang Phlong), puis de continuer vers Phnom Penh, Kratié ou Mondulkiri.
LÉGENDES
- Bannière : campagne de Tây Ninh, au second plan, la montagne de la Dame Noire. Par Tranh Ve.
- Illustration : Laksmi du temple de Binh Thanh.
- Encadré : le grand temple caodaïste. Par Tranh Ve.
Tây Ninh nord, les rivières Vam Co Dong et Saigon, au centre-sud, Tây Ninh ville et la montagne de la Dame Noire, à l’est, le Bec de Canard.
LA MONTAGNE DE LA DAME NOIRE
La Nui Ba Den (985 m), la montagne de la Dame Noire (Black Virgin mountain), le Phnom Chol Baden des Cambodgiens est vénéré depuis des temps immémoriaux et le siège d’une divinité tutélaire locale d’origine cambodgienne. La Nui Ba Den est un ancien volcan prolongé de deux autres monts, le Nui Heo et le Nui Voi (Nui Phung).
La Nui Ba Den est un inselberg, un relief isolé dominant une plaine relativement plate. Cette hauteur se forme il y a environ 60 à 100 millions d’années, durant le Crétacé supérieur, dans un contexte tectonique et volcanique actif ; elle résulte de la solidification lente du magma sous la surface (plutonisme), formant une masse de granite très résistante. Au fil des millions d'années, l’érosion a usé les terrains environnants, laissant apparaître ce noyau granitique massif comme une île rocheuse dominant la plaine. Les roches y sont denses, résistant à l’érosion, de couleur gris clair à rosé ; elles contiennent principalement du quartz, du feldspath alcalin et de la biotite. Sous l’effet du climat tropical humide, des processus de décomposition chimique (altération hydrothermale) ont façonné des rochers arrondis (boules d’érosion typiques), des surplombs, des blocs détachés et des poches de latérite rouge sur les versants inférieurs. La montagne de la Dame Noire apparaît massive et solitaire, les pentes sont raides, parfois abruptes, avec des falaises localisées. La cime forme un petit plateau recouvert de blocs épars.
Sur les pentes, des ruisseaux clairs jaillissent notamment durant la saison des pluies. Plusieurs d’entre eux sont considérés comme sacrés, associés à des légendes locales ou à des lieux de prière, les plus notables étant le Suoi Da (ruisseau de pierre), le Suoi Vang (ruisseau doré), le Suoi Ong Ho (ruisseau du tigre) et le Suoi Lua (ruisseau de feu), les éclats de quartz rouge dans les pierres pouvant parfois faire scintiller le cours comme une langue de feu.
Sur certains de ses flancs pentus, entre les blocs de granite couverts de mousse, s’étendent les restes de la forêt tropicale dense qui la recouvrait jadis. Quelques diptérocarpes centenaires dressent toujours leurs cimes, leurs troncs portant des lianes et des orchidées suspendues. Au sol, les racines nues serpentent sur des tapis de feuilles mortes craquantes, des champignons bleutés se cachent sous les pierres, des bambous tordus y grincent sous le vent du sud, des flamboyants rouges y saignent en avril, des goyaviers sauvages y sont perchés sur les pentes rocheuses, ici et là apparaît une orchidée oubliée, témoin discret d’un temps ancien. Diverses espèces d’oiseaux y nichent, des bulbuls, des guêpiers, des pies-grièches, des buses solitaires et des espèces migratrices dont des hérons.
Des variantes de légendes concernent la montagne, une des plus anciennes, un mythe khmer, implique une divinité féminine, la
Neang Khmau
, qui aurait laissé ses empreintes sur les rochers et les faces de la montagne.
L’esprit de la montagne primordial est la version animiste, la plus ancienne. Bien avant les temples, bien avant les hommes, il y avait une montagne nue, fière, silencieuse. Ultérieurement, les Khmers et les groupes proto-indochinois des alentours parlaient d’un esprit féminin, ancien et farouche, qui habitait le pic. Elle n’était ni humaine, ni déesse, mais gardienne des forces sauvages, protectrice des naissances et des morts, maîtresse des orages et des récoltes. On l’invoquait en brûlant des bois précieux, en sacrifiant des buffles et des coqs noirs. Les anciens disaient qu’elle s’unissait aux nuages, qu’elle hurlait à la pleine lune si le peuple oubliait de l’honorer.
Quand les religions organisées arrivèrent, elle se tut un temps, avant de se mêler aux nouveaux cultes. Les bonzes dirent : « Elle n’est pas une déesse, elle est une Bodhisattva en devenir. » Mais dans les cœurs simples, elle est restée la Mère-Vieille, Ba Co,
celle qui voit tout
. La tradition bouddhique y voit la réincarnation du bodhisattva Kwan Am, la déesse de la Compassion. Ayant vu trop de souffrance dans les plaines du Mékong, elle aurait choisi de se réincarner sur cette montagne, pour y accueillir les prières, les peines, les espérances. Chaque rocher serait une oreille, chaque brise un mantra. Son choix d’une forme brune, austère, sans beauté éclatante, serait une leçon d’humilité et de pureté intérieure.
La version la plus connue, la plus moderne évoque Ly Thien Huong, la martyre de l’amour et de la foi. Au temps des seigneurs Nguyen, vivait à Trang Bang une jeune fille d'une beauté rare et d’une foi bouddhique ardente : Ly Thien Huong. Sa peau était sombre comme les graines de lotus noir, ses yeux clairs comme l’eau de source. Les villageois la surnommaient affectueusement Ba Den. Un jour, elle rencontra un jeune lettré, Le Si Triet, au temple de Linh Son. Ils s’aimèrent, d’un amour pur, mais leur union fut maudite par les notables jaloux. Lorsqu’il partit étudier loin, elle resta seule à prier sur la montagne. Un jour, attaquée par des bandits sur le flanc de la montagne, elle choisit de se jeter dans le vide plutôt que de perdre son honneur. La légende dit que les rochers pleurèrent, que les nuages descendirent pour la couvrir, et que le Bouddha envoya une lueur recueillir son âme et que les pieux y firent des pèlerinages.
Les pèlerins de la Dame Noire, alors simples gens, moines, ermites, commerçants ou paysans de la forêt, suivaient des chemins de terre rouge serpentant à travers les hautes herbes et les forêts, reliés par le murmure des tambours rituels et des cloches en bronze. Ces colonnes venant du Cambodge ou des régions deltaïques se dirigeaient vers la montagne qui s’élevait au-dessus de la forêt comme un doigt de pierre entre ciel et terre, c’était la montagne sacrée, en Khmer ancien le Phnom Preah Vihear Thmei, la montagne du nouveau sanctuaire. Les chamans et les moines des forêts disaient qu’elle était la demeure d’une déesse discrète, gardienne du passage entre les mondes.
Chaque année, à la saison sèche, une procession silencieuse traversait les terres basses, menée par des bonzes pieds nus. Ils portaient sur leurs épaules de petites statues de Bouddha, de Shiva ou d’anciennes déesses, selon leur foi. Les haltes rituelles étaient rythmées par des chants en pali et en khmer, des offrandes d’encens, de sucre de palme, de feuilles d’or, des nuits sous la lune à écouter les histoires transmises par les anciens. On disait que quiconque atteignait la montagne sans détourner les yeux de son sommet obtiendrait la clarté de l’esprit et l’apaisement du cœur.
Sur la route vers la montagne de la Dame Noire, à travers les plaines de l’actuelle Ben Cau, Go Dau ou Trang Bang, se dressaient çà et là des temples khmers en briques, parfois à moitié engloutis par la végétation, parfois restaurés par des moines itinérants. À l’époque, ils étaient reliés entre eux par des pistes en terres rouges traversant d’immenses forêts parsemées de petites clairières où s’élevaient les édifices, s’y greffaient des temples bouddhistes et des salas. Ils constituaient des sanctuaires de briques rouges, ornées de motifs géométriques et floraux, entourés d’arbres géants. On y faisait halte pour réciter des mantras, des femmes y déposaient des bracelets de rotin et des fleurs de frangipanier. La fin du pèlerinage était le sentier sinueux se hissant vers le sommet de la Dame Noire, s’y dressait un petit temple objet de toutes les vénérations.
Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la montagne est occupée par les Japonais, puis par le Viêt Minh, les Français et le Viêt Cong et ses alentours sont le théâtre d’affrontements durant la guerre du Vietnam. Son sommet est capturé pour la première fois par les forces spéciales lors d'un assaut par hélicoptère en mai 1964. L'armée américaine y construit un camp de deux hectares parmi les roches et les blocs au sommet de Nui Ba Den. Le camp constitue une unité très complexe. En novembre 1967, la 25e division d'infanterie de l'armée américaine prend le relais des forces spéciales et du Civilian Irregular Defense Group pour la surveillance des installations radio. La Nui Ba Den devient une station de communication militaire sensible, complexe et secrète, utilisée comme poste d'écoute pour capter les signaux ennemis et à diriger des raids aériens. Le personnel et l'équipement de nombreuses unités de la 25e division d'infanterie et d'unités non divisionnaires y sont administrés par la compagnie « D » du 125e bataillon de transmissions. L'unité principale au sommet de Nui Ba Den est la 372e unité de relais radio (RRU) de Sobe, Okinawa, une section spéciale de l'agence de sécurité américaine.
Mais la nuit du 13 mai, tout bascule. La montagne dormait, puis vers minuit, les sentinelles américains voient d’abord des points lumineux surgir dans les fourrés, comme des lucioles. Puis le silence est rompu par une déflagration foudroyante : les tirs de mortiers tombent comme une pluie noire. Le flanc oriental du sommet s’embrase. Les forces vietnamiennes, composées de combattants du Viêt Cong entraînés surgissent des pentes boisées, certains grimpant, d'autres passant par des tunnels rocheux oubliés, héritage des moines et ermites d’autrefois. Les soldats américains sont submergés. Pris de panique, ils ripostèrent dans toutes les directions, mais l’assaillant semble surgir des pierres elles-mêmes. Des combats au corps à corps ont lieu dans les postes radio, les tranchées et les baraquements métalliques. Une explosion éventre le bunker principal. À l’aube, le silence retombe. Le sol est noir de cendres et rouge de sang. Le camp est quasiment anéanti. Une trentaine de soldats américains trouvent la mort. Les survivants, hagards sont hélitreuillés plus tard, tandis que les combattants vietnamiens se retirent dans les ombres, disparaissant dans la montagne comme des spectres. Le sommet est ensuite repris par les Américains, mais la peur demeura.
Après la guerre, la montagne de la Dame Noire perdure comme un site de pèlerinage majeur du sud indochinois et entre 2018 et 2020, le groupe SunWorld y construit le téléphérique et y aménage le sommet, dont la construction de la grande statue.
Trois fêtes principales s’y déroulent : la fête de la Dame Noire, la fête du Vesak et la fête de l’arrivée de la mousson. La fête de la Dame Noire se tient chaque année pendant la pleine lune du premier mois lunaire. Du 29 janvier au 2 février 2026 (point d’orgue le 1er février 2026). La plus grande fête de la montagne, des milliers de pèlerins gravissent la montagne ou empruntent le téléphérique jusqu’au temple principal de Ba Den. Des offrandes d’encens, de fleurs, de fruits et de nourriture sont déposées au sanctuaire. S’y tiennent des danses, des prières collectives, et parfois des processions nocturnes. Des rituels bouddhistes sont également organisés dans les temples adjacents (pagode Trung, pagode Hang, pagode Ha). La fête du Vesak, fête majeure du bouddhisme, célébrant la naissance, l’illumination et la mort du Bouddha Gautama, le 1er mai 2026. Les rituels se forment de cérémonies dans les pagodes bouddhistes du sommet et du versant sud, de dépose d’offrandes, de lectures de sutras et de bains de la statue du Bouddha. Des lanternes sont suspendues dans les arbres ou déposées sur les petits étangs zen. La fête de l’arrivée de la mousson et du début des plantations de riz. Moins formelle, observée localement fin avril ou début mai. Des prières sont faites à la Dame Noire pour une récolte abondante, impliquant des rituels dans les villages au pied de la montagne.
LÉGENDES
- Bannière : Bodhisattva de la Sainte Mère Linh Son (la Dame Noire). Par Hoang Phong, 2025.
- Encadré 1 : La Nui Ba Den. Par Hoang Phong.
- Encadré 2 : Temple de la Sainte Mère de Linh Son au mont Ba Den. Par Hoang Phong.
La grande statue de la Dame Noire et son esplanade sommitale.
YEAY MAU
NAISSANCE ET REPRÉSENTATION D'UNE DIVINITÉ
Dans un article fondateur, Paul Mus (1933) évoque cette « véritable religion de l’Asie, celle du sol » dont les Neak Ta sont les représentants éminents. Les Neak Ta, le terme se traduit par « Ancêtres », « divinités tutélaires », « génies protecteurs », sont omniprésents dans l’espace khmer dont ils constituent la véritable structuration spirituelle.
Si le voyageur accepte momentanément de détourner le regard du temple angkorien ou de la pagode bouddhiste, il apercevra une hutte avec, à l’intérieur, une statue dotée d’attributs, souvent un bâton et une légende explicative « le génie au bâton de pierre précieuse » ou « le génie au bâton de fer » etc.
Ces divinités sont toujours l’objet d’un culte ; il importe d’une part de se prémunir des calamités naturelles, mais aussi d’obtenir une bonne récolte, une protection pour le clan ou le village.
C’est précisément dans cet espace cultuel que s’inscrit Yeay Mau.
Une légende côtière
Yeay signifie « grand-mère, femme âgée », et Mau est un nom propre dérivé du khmau « noir, sombre ». Le nom Yeay Mau est souvent précédé du terme respectueux « Lok », généralement attribué aux Neak Ta.
« Il était une fois un marin qui longeait la côte d'ici [Kep] jusqu’à des contrées très lointaines. Sa femme, Mau, attendait patiemment son retour, parfois pendant plusieurs mois. Une fois, il ne revint pas. On apprit finalement qu'il avait trouvé la mort dans une tempête. Sa jeune épouse était désespérée non seulement parce qu'elle l'aimait profondément, mais aussi parce que son absence était cause d’une profonde frustration sexuelle. Alors, ici, quand les gens prennent la mer, on lui offre un phallus en bois pour la faire taire et éviter qu'elle ne provoque des tempêtes. »
De nombreux autres récits font écho à cette version : Yeay Mau remplace son mari mort à la guerre, Yeay Mau périt noyée dans une tempête alors qu’elle était à la recherche de son mari… mais la structure narrative profonde demeure, dans tous les cas, identique : manque [frustration sexuelle] – conjurer la possible colère de Yeay Mau [offrande de phallus en bois].
À l’origine, il s’agit donc d’un culte côtier consistant en des offrandes de petits phallus en bois à un esprit dont on veut ne pas provoquer la colère ; dans ce contexte côtier, il n’y a pas de représentation anthropomorphe sous forme d’une statue.
Des offrandes aux représentations statuaires
Les représentations anthropomorphes sont apparues, vraisemblablement plus tard, à l'intérieur des terres, bien qu'il soit difficile d'en proposer une chronologie.
La photo représente un autel construit dans la chaîne des montagnes Cardamomes. On y voit une statue de Yeay Mau flanquée d’un grand phallus sur son côté droit (Filippi, 2008, 2012).
Depuis quelques années, cette représentation anthropomorphique a conquis la zone côtière. On peut aujourd'hui observer des autels avec des statues de Yeay Mau tout le long de la côte, comme à Kep d’où la légende est sans doute née.
Chronologiquement, nous obtenons la séquence cultuelle suivante :
1. Phallus en bois sur la côte
2. Érection de statues à l’intérieur des terres
3. Retour de Yeay Mau sur la côte, cette fois sous forme de statues
Cette séquence, vraisemblablement chronologique, que nous révèle-t-elle de la nature profonde de Yeay Mau ?
De la neutralité de l’esprit à l’activité positive du Neak Ta
Quel rôle joue donc Yeay Mau ? La Yeay Mau de la légende n'en joue initialement aucun. Placer des phallus sur la plage n'est pas une manière habituelle d'adorer une divinité. Les voyageurs et les pêcheurs pourraient exiger quelque chose de Yeay Mau : un bon voyage, une pêche abondante, mais ce n’est pas le cas. D'autres Neak Ta sont là pour satisfaire ces désirs. Quant à Yeay Mau, on ne lui demande pas d’agir positivement ; bien au contraire, les phallus lui sont offerts pour lui demander de ne surtout pas agir, de ne pas se mettre en colère et de provoquer des tempêtes.
Yeay Mau est comparable au Preah Phum. Il s’agit d’un point qui représente le village comme un ensemble de maisons. Puisqu'un point n'a pas de dimension, un pilier en bois est souvent utilisé pour marquer son emplacement. Selon Maspéro (1962) : « Il est impossible de savoir ce que représente le Preah Phum. Le mot Phum désigne à la fois le terrain sur lequel la maison est construite et la plus petite unité administrative. Mais le Preah Phum demeure une entité très floue car le véritable rôle actif est joué par le Neak Ta ».
Le Preah Phum est fondamentalement passif en ce que, par exemple, il ne sera pas sollicité pour une meilleure récolte, ce qui sera la tâche d'autres dieux locaux. Mais si des calamités surviennent, nombreuses morts subites, épidémies ou problèmes climatiques, les villageois peuvent agir sur le Preah Phum à travers des cérémonies ad hoc.
À l’opposé, la représentation en figure humaine est parfaitement illustrée par la photo où Yeay Mau se tient debout, un phallus à sa droite. Diverses offrandes, dont des symboles phalliques, des bâtons d'encens… sont utilisées par les fidèles, cette fois pour solliciter une attitude positive de la part de Yeay Mau, dont la protection est très souvent sollicitée par les voyageurs et, en temps de guerre, par les soldats.
Les exemples les plus connus se trouvent sur la route nationale N.4 reliant Phnom Penh à Sihanoukville. À Pech Nil, à cause d’un virage dangereux qui a provoqué de nombreux accidents de la route, on a commencé à construire des autels pour abriter les statues de Yeay Mau. Une industrie florissante de symboles phalliques s’est même développée autour de ce culte, jusqu'à ce que les autorités locales décident d'y mettre fin, même si les « pèlerins » aisés sont, selon la rumeur, encore autorisés à offrir discrètement des copies de linga en grès et en béton.
La célèbre « porte de Kampot » en est un autre exemple éminent. La forte présence de militaires Khmers Rouges dans les années 1990 rendait la région de Kampot dangereuse. La ville était relativement bien protégée, mais les Khmers Rouges tendaient des embuscades sur un col qui dominait la plaine de Kampot. La tâche de protéger les voyageurs fut attribuée à Yeay Mau à qui on dédia un superbe temple avec des statues ornées des attributs habituels… dont le sempiternel phallus.
Conclusion
Yeay Mau est désormais présente quasiment partout dans l’espace cambodgien.
Contrairement aux autres Neak Ta, la présence de Yiey Mau relève d'une approche normative stricte ; par exemple, Yeay Mau n'a jamais été représentée dans l'espace de la pagode. Il existe en effet très peu d'exceptions récentes, comme la pagode Ream, où l'on trouve une statue de Yeay Mau, évidemment sans phallus.
De nombreux récits qualifient la religion de Yeay Mau de « brahmanique ». Ce terme (en khmer Sahsana priem = littéralement, la religion de Brahma) est utilisé pour désigner un certain nombre de pratiques religieuses différentes du bouddhisme.
Nous avons eu l'occasion d'entendre ce mot à plusieurs reprises lors de notre étude linguistique et ethnographique dans la chaîne des Cardamomes, notamment dans la commune d'O Som (Filippi, 2008, 2012).
Le contenu religieux de cette religion est par excellence syncrétique : fêtes des fantômes en septembre, dieux locaux et… Yeay Mau toujours représentée avec un énorme phallus. Dans les Cardamomes, le phallus est un élément nécessaire de la représentation de Yeay Mau et, de fait, les gens ne lui en offrent pas.
À l’encontre de la passivité de l’esprit de la légende, la représentation de Yeay Mau sous forme de statue affirme une forte positivité. Désormais, Yeay Mau est tenue d'accomplir un certain nombre d'actions, tout comme un Neak Ta. Autrement dit, Yeay Mau est devenue un Neak Ta à part entière.
Jean-Michel Filippi.
Références
- Ang, Choulean. 2016. Yay Mau. In Le passé des Khmers, langue, textes, rites, edited by Nasir Abdoul-Carime, Grégory Mikaélian and Joseph Thach. Pages 249-262. Peter Lang.
- Ang, Choulean. 1986. Les êtres surnaturels dans la religion populaire khmère. Paris : CEDOREK.
- Filippi, Jean-Michel. 2008. Recherches préliminaires sur les langues des minorités du Cambodge. Phnom Penh : Funan et UNESCO.
- Filippi, Jean-Michel. 2012. A Research about Languages and Cultures in the Cardamom Mountains. Report presented to the UNESCO.
- Mus, Paul. 1933. L’inde vue de l’Est. Cultes indiens et indigènes au Champa, pp. 367-410, BEFEO, XXXIV, n.1.
- Porée-Maspero, Eveline. 1962. Etude sur les rites agraires des Cambodgiens. Paris : Mouton.
LÉGENDES
- Bannière : Bodhisattva.
- Encadré 1 : Yeay Mau dans les cardamomes.
- Encadré 2 : Bodhisattva.
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