Infolettres » novembre 2025
CONTENU
LES ASURAS D'ANGKOR
LES TITANS DU ROYAUME KHMER
 
 
Aux portes d’Angkor, le voyageur croise d’étranges silhouettes figées dans la pierre. Des visages puissants, des torses tendus, des mains agrippant un serpent immense : ce sont les asuras, les démons anciens de la mythologie cambodgienne, sculptés par les Khmers avec crainte et respect. Nés des profondeurs du temps, ces êtres ne sont pas le mal absolu, mais les reflets de la force primitive du monde, celle qui s’oppose, complète, et parfois sauve.

Les asuras sont une catégorie de démons dans les religions indiennes. Ils sont décrits comme des entités avides de pouvoir, apparentés aux devas plus bienveillants dans l'hindouisme. Dans le contexte bouddhiste, asura est traduisible par titan.

Ils tirent de toutes leurs forces la queue du serpent Vasuki, tandis qu’en face d’eux, les dieux (devas) tiennent sa tête. Ensemble, ils font tournoyer le Mont Mérou pour baratter la mer primordiale, cherchant à en extraire l’élixir d’immortalité. L’océan bouillonne, les mondes se mêlent et des vagues du chaos surgissent les trésors de la création. Cette lutte entre les dieux et les démons n’est pas une guerre, mais une tension vitale : sans les asuras, le monde resterait immobile, privé de souffle et de mouvement. L’univers est en équilibre, suspendu à la corde du serpent cosmique.

Les sculpteurs d’Angkor leur ont donné des visages parfois farouches, où se devine la fierté et la révolte. Leurs yeux saillants, leurs sourcils en arc, leurs coiffes coniques les distinguent des dieux sereins qui leur font face. On les rencontre d’abord aux portes d’Angkor Thom, alignés le long de chaussées et de ponts, tirant la queue de Vasuki. La scène se répète dans les galeries d’Angkor Vat, où un bas-relief immense déroule la même légende avec un art d’une finesse incomparable : plus de quatre-vingt-dix asuras s’y arc-boutent dans un mouvement rythmé, leurs torses noueux et leurs coiffes dressées semblant animer le sanctuaire.

Au Bayon, leur image se fait plus humaine : ils apparaissent dans les reliefs extérieurs, mêlés aux héros et aux guerriers, comme si la frontière entre démons et hommes s’effaçait sous la vision éclairée du roi Jayavarman VII. Aux temples de Preah Khan et de Ta Prohm, ils veillent dans l’ombre des linteaux et des murs envahis de racines, figures protectrices d’un monde où le bouddhisme a apaisé la fureur des combats incessants.Temple Cao Dai

À Banteay Chhmar, d’autres asuras, d’une grande beauté, rejouent la lutte cosmique sur les murs oubliés du temple, leurs corps puissants semblant retenir la pierre elle-même. À Banteay Samré, une longue chaussée bordée de serpents cosmiques tirés par des démons se déroule dans un silence presque intact, rappelant les scènes d’Angkor Vat. Au Ta Som, les accès sont encore marqués par des statues érodées d’asuras et de devas se faisant face, comme si la lutte cosmique continuait secrètement sous la végétation.

Banteay Kdei, temple apaisé aux frontons moussus, conserve-lui aussi des têtes de démons sur ses parapets, adoucies par le temps. Plus au nord, Chau Say Tevoda et Thommanon, temples jumeaux d’une grande élégance, montrent sur leurs linteaux des figures d’asuras enlacées à des êtres mythiques. Le Ta Keo, massif et inachevé, garde encore à son pied quelques gardiens asuriques semblant veiller sur l’ascension vers le sommet. Près du Bayon, l’ensemble méconnu de Preah Pithu renferme des fragments de bas-reliefs où serpents et démons s’entremêlent dans la pierre brisée.

Lors de pérégrinations angkoriennes, partout ces figures rappellent l’éternel équilibre entre la lumière et l’ombre.

 
LES RÉGIONS KARSTIQUES DU VIETNAM
AU PAYS DES MILLE ET UN MÉANDRES
 
 
Le Vietnam se distingue par ses régions karstiques, essentiellement localisées dans le Nord et le Centre. Elles forment le prolongement méridional des karsts du Guizhou, du Yunnan et du Guangxi, constituant la plus grande étendue calcaire au monde.

Il y a quatre cent millions d’années, ces régions sont recouvertes par un océan chaud, des organismes marins y déposent des strates de carbonate de calcium et de magnésium, générant des strates calcaires. Élevées au-dessus du niveau de l’océan par des mouvements tectoniques, les strates se soulèvent et forment massifs et plateaux. Des millions d’années de typhons et de pluies légèrement acides s’infiltrent dans des fissures dissolvant les parties friables des roches calcaires. L’eau pénètre de plus en plus en profondeur, s’accumulant dans des rivières et des bassins souterrains. Les vents et l’érosion continuent d’aiguiser ces hauteurs de façon capricieuse.

 
Les 4 phases de l’érosion des karsts :
1. La terre et d’autres éléments sont retirés des buttes et déposés dans les dépressions d'un pré-karst.
2. La corrosion karstique intense sous la couverture du sol provoque un abaissement de la surface et forme progressivement un dissemblable des zones.
3. Phase d’évolution en cônes tropicaux.
4. Érosion des faces latérales des karsts et transformation en plaine.
Les karsts de la chaîne annamitique et des plateaux du Nord

Cet ensemble karstique, avec 40 000 km², est le plus vaste du Vietnam. Il regroupe les zones karstiques de la chaîne annamitique en bordure du Laos (Tay Bac Bo au nord, Bac Trung Bo au sud) et les massifs et plateaux situés entre Hanoi et la Chine (Dong Bac Bo), ces derniers correspondant à l'extrémité sud de la paraplateforme de Chine méridionale.

Les paysages karstiques se développent entre 900 et 1500 m d'altitude et sont caractérisés par un modelé typique du karst tropical : karst conique, karst à pinacles, karst à tourelles. Grâce aux phases de soulèvement au cours du Néogène et du Quaternaire (orogenèse himalayenne), le relief karstique est caractérisé par un étagement de niveaux matérialisés par des sommets, des grottes horizontales et des fonds plats de dépression (dolines, poljés).

Les calcaires du Tay Bac Bo (Nord-Ouest Vietnam)

Située au nord-ouest du Vietnam du Nord, cette grande zone karstique est limitée au sud-est par la grande vallée du fleuve Rouge, au nord par la frontière sino-vietnamienne et au sud-ouest par celle du Lao-Vietnam. Les calcaires y apparaissent sous la forme de bandes parallèles, sur 400 km de long pour 30 à 60 km de large. Les formations les plus notables du Tay Bac Bo sont :

• Le massif de Sin Chai.
Se distingue par sa gorge creusée par le fleuve Noir.

• Le massif de Thuan Chau – Son La (ou plateau de Son La).
Se distingue par son aridité aggravée par un vent brûlant venant du Laos pendant la saison sèche.

• Le massif de Moc Chau – Mai Chau.
Se distingue par ses poljés à sol rouge propices à la culture.

• Le massif de Cuc Phuong.
Se distingue par son parc national, ses Terminalia stellata aux troncs géants et ses grottes préhistoriques. Non loin de Hanoi, il est le premier parc du Vietnam et donne une idée de ce que fut le Vietnam des temps historiques quand éléphants et rhinocéros hantaient ces solitudes.

Les calcaires du Dong Bac Bo (Nord-Est Vietnam)

Cet ensemble karstique, le second en étendue, se situe au nord-est du pays ; il est limité au nord par la frontière sino-vietnamienne, au sud-ouest par la vallée du fleuve Rouge et au sud-est par la route nationale reliant la province de Lang Chanh avec la ville de Lang Son. Les karsts y datent du Carbonifère supérieur et du Permien inférieur et sont épais de 700 à 1300 m. Les calcaires oolithiques y sont très purs et se forment de formations coniques, à pinacles et à tourelles. Les formations les plus notables du Dong Bac Bo sont :

• Le plateau de Bac Ha.
Se distingue alternance de bancs de calcaires oolithiques et de lits marneux disposés en bandes, et par son peuplement de Hmông fleuris.

• Le plateau de Dong Van Quang Ba.
Se distingue par le fait d’être situé à l’extrême nord du Vietnam, pour être classé en Geoparc, pour son canyon du Nho Que et ses massifs dont le Mapi Len, le Can Ty et le Phu Tha Ca. Le plateau karstique à buttes de Dong Van est le plus élevé de tout le nord du pays ; il est soumis à un climat rude durant l'hiver (mousson de nord-est), il est essentiellement peuplé de Hmông blancs.

• Le massif de Cao Bang – Trung Khanh.
Se distingue par ses massifs dentelés, dont ceux de Thong Nong, de Mo Xat et de Ban Gioc, par son aspect historique (zone du Bac Bo, la base-arrière de Hô Chi Minh et site des combats de la RC 4 – 1947 / 1950).

• Le massif de Na Hang.
Se distingue par ses calcaires cristallisés et par le parc national du Ba Be.

• Le massif de Bac Son (Huu Lien).
Se distingue par ses sites historiques et d’escalade.
Les calcaires du Bac Truong Bo (Centre Vietnam)

Cette troisième zone calcaire fortement soulevée se situe au centre du Vietnam, entre la province de Nghe An au nord et celle de Quang Binh au sud. Elle est composée de deux massifs karstiques : Con Cuong (province de Nghe Anh) et Ke Bang (province de Quang Binh).

• Le massif de Con Cuong.
Se distingue par ses bandes calcaires blanchâtres de 40 à 50 km de long et par ses parcs nationaux de Vuon Quoc et de Pu Mat.

• Le massif de Ke Bang.
Le massif de Ke Bang – Phong Nha s’étend sur deux mille kilomètres carrés et constitue l’un des plus remarquable exemple de reliefs complexes de karsts en Asie du Sud-Est et au monde. Il se forme d’un réseau inextricable de pitons, de grottes, d’avens et de réseaux souterrains. Sa traduction littérale signifie Forêt de Pierre.

Le plateau ou formation de Bac Son (littéralement « les mille et un monts ») forme sa partie centrale. Le plateau de Bac Son est le trou noir des massifs calcaires, aussi inacessible qu’inexploré. En mars 2024, Secret Indochina y organise une expédition afin d’identifier son accès sud, une seconde expédition est prévue pour mars 2026, son objectif étant de rentrer dans le centre du plateau (concernant l’expédition de 2024, se référer à la newsletter du 7.07.2024 : 
Lien)

 
Les karsts de la périphérie du fleuve Rouge

Cet ensemble karstique se situe à la périphérie du delta du fleuve Rouge et du delta du Thanh Hoa. Il est caractérisé par un paysage karstique tropical typique à mogotes ne dépassant pas 200 à 300 m d'altitude. Les formes négatives dominent et sont représentées par des dépressions fermées (dolines, ouvalas, poljés) et par des plaines fluvio-karstiques remblayées par des alluvions et des sols rouges sur une assez grande épaisseur. L'hydrographie de surface existe partout sous la forme de ruisseaux, de cours d'eau épigés temporaires ou pérennes. Les plaines se situant à la base des hauteurs sont favorables à la riziculture. Les formations les plus notables étant :

• Le massif de Phu Ly – Ninh Binh.
Se distingue pour ses calcaires gris et noirs massifs, alternant avec des calcaires mosaïques, pour son alluvionnement énorme, ses remblaiements dû aux alluvions du fleuve Rouge et pour son appellation de baie d’Halong terrestre.

• Le massif de Chi Linh Uong Bi.
Se distingue par ses karsts à tourelle et ses dépressions zigzagantes.

Les karsts maritimes de la baie d’Halong


La région de la baie d’Halong est la ramification maritime des puissants massifs calcaires se plissant depuis le centre du Yunnan sous la poussée de l’Himalaya, il se compose de milliers d’îlots aux formes diverses et surprenantes, cônes, pitons et coupoles asymétriques ; l’ensemble s’étend sur environ deux mille cinq cent km carrés et se compose de deux zones spécifiques : Halong – Cat Ba au sud-est et Ha Lam – Cam Pha au nord-est, formant ainsi des sous-baies dont Lan Ha et Bai Tu Long. Les calcaires datent du Carbonifère supérieur sur une base de calcaires marneux ou oolithiques, les principaux sommets sont le Nui Nag Tien (445 m) et la Nui Van Hoa (399 m, sur l’île de Cai Ban).

La plus grande île de la baie d’Halong est Cat Ba, elle constitue un rôle de paravent pour la baie d’Halong et s’étend sur vingt kms de long pour dix de large. Sur un axe sud-nord, les principales îles aux noms évocateurs sont la Surprise, la Pyramide, le Cerf, la Biche, la Mangue, l’Arène, la Méduse, la Rousse, la Table, les Sangliers, la Longue, les Singes, les Deux Chaînes, la Madeleine, la Cigale, la Mutine, le Grand Singe, le Château Renaud et celle du Chapeau Chinois, non-loin de la frontière chinoise. Divers caps, pointes et chenaux aux noms exotiques parcellent la baie, les principaux chenaux étant le ceux de l’Aigle, des Lutins, du Lynx, de la Carabine, du Jaguar, du Roc aux Aigles et de la Surprise ; les principales pointes étant celles des Crabes, des Mines, de Minchao et des Pirates (à l’ouest de Cat Ba). Plusieurs îles sont percées d'énormes grottes, la plus notable étant Hang Dau Go, la grotte des pieux en bois, plus connue sous la dénomination de grotte des Merveilles.

Sources. Présentation des régions karstiques du Vietnam. Khang Pham. Revue de karstologie et de spéléologie physique, N18, 2e semestre 1991, pp. 1-12. 

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Les massifs karstiques du Vietnam et du Laos par extension font partie de l’ADN de Secret Indochina, ils envoutent et fascinent inlassablement. Le fait que certains soient toujours reculés, voire inaccessibles à l’instar du plateau de Bac Son, et qu’ils soient les sanctuaires des dernières forêts primaires du pays et parfois le refuge de groupes ethniques méconnus accroît les mystères qui les auréolent. Depuis ses débuts, l’agence mène diverses missions de repérages dans ces hauteurs, les plus notables étant Coc Xa, Mo Xat, Thong Nong, Sicouty, le Phu Tha Ca, Ban Gioc, Huu Lien, Phu Ly – Ninh Binh et Ke Bang. Depuis lors, y sont organisés des immersions avec des minoritaires, des randonnées et des trekkings entre niveau II et III.

Dans une autre édition, nous aborderons les régions karstiques du Laos, puisque certaines d’entre elles dont Hin Namno sont le prolongement des formations vietnamiennes…



LÉGENDES

- Bannière : Sud-Est du massif de Ke Bang. © Hin Namno NBCA.
- Image 1 : Karsts. Par Marianne North.
- Image 2 : Karsts du Nord-Est. Par Jean Despujols.
- Image 3 : Karsts de la baie d’Halong
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Karsts du Nord-Est et jeunesse hmông.

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