En 1950, l'Indochine française était entièrement explorée et cartographiée ; les derniers bastions tribaux résistants avaient été soumis et placés sous une administration autoritaire. Tout, sauf le cœur de la confédération Cau Maa’ : un massif montagneux accidenté, enclavé dans la vaste boucle formée par la rivière Daa’ Dööng (Dong Nai), à seulement deux cents kilomètres au nord de Saïgon. Paradoxalement, ce territoire demeurait impénétrable, insaisissable et incontrôlable ; une ultime frontière figée dans la nuit des temps, connue localement sous le nom de Nggar Yang, le Domaine des génies. Jadis, cette région était sacrée pour les groupes proto-indochinois et proto-chams du sud, considérée comme le berceau des dieux ancestraux et comme une demeure céleste interdite aux âmes non initiées. On vénérait cette terre pour ses formations forestières exceptionnelles sur sols basaltiques de moyenne altitude, ainsi que pour ses merveilles naturelles singulières — parfois spectaculaires — que l'on croyait habitées par des esprits de la forêt et autres divinités mystérieuses. Les Maa’ Huong — guerriers austères, impressionnants et imprévisibles — en étaient les gardiens consacrés ; hostiles à l'expansionnisme français, ils se vouaient corps et âme à la protection du cœur sacré de la forêt.
Depuis 1882, toutes les expéditions officielles étaient vouées à l'échec : des colons infortunés et leurs escortes douteuses erraient dans des forêts lugubres, s'enfonçaient au cœur d'une nature sauvage sans fin et naviguaient sur des eaux capricieuses — autant de solitudes équivoques alliées en secret à des gardiens redoutables, spectres d'embuscades et de massacres. La région devint ainsi un mythe, qualifiée tour à tour de tombeau pour explorateurs, de « jungle inversée », d'arrière-jungle et d'arrière-pays rebelle : les profondeurs mêmes du monde forestier vietnamien.
Néanmoins, l’ethnographe Jean Boulbet parvint à nouer une alliance avec les Coop — un sous-groupe des Cau Maa — et devint finalement le premier étranger autorisé à pénétrer dans ce territoire, à l’explorer, puis à l’étudier jusqu’en 1963. Cette entité se referma rapidement sur elle-même durant les guerres du Vietnam, se transformant en maquis de l’Armée nord-vietnamienne, avant de disparaître de la mémoire collective après 1975.
À la fin des années 1990, Nicolas Vidal, vice-président de Secret Indochina, décide de redécouvrir ce lieu mythique. Après des recherches bibliographiques et de nombreuses études préliminaires, une première mission de reconnaissance s'approche de la frontière sud en mai 2015, en collaboration avec François Bouvery, cofondateur de la Ta Lai Long House ; une seconde mission explore la partie centrale en avril 2016. Si la majeure partie des limites du Domaine a disparu, certaines zones centrales ont étrangement subsisté à l'abri des regards, formant un sanctuaire miraculeusement préservé, immatériel et hors du temps. Situé désormais dans le sud de la province de Lâm Đồng, ce cœur préservé se compose d'un ensemble de crêtes sinueuses surplombant des vallons étroits, des bosquets ancestraux, des lambeaux de forêt primaire, des mers de bambous, des étangs isolés et des ruisseaux aux méandres capricieux. Des étendues herbeuses recouvrent les dômes centraux de Laac Ddang Yaang (les « Hauteurs des Esprits ») ainsi que d'autres prairies bucoliques ; certaines collines, comme le Ddang Klaa (les « Hauteurs du Tigre »), sont couvertes d'une végétation majestueuse mêlant Dacryodes, Swintonia (riol), Byras arborescents, Bombax (blaang), banians, Dipterocarpus alatus, Hopea odorata, fougères arborescentes géantes, palmiers et autres essences.